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Marie dans le Judaïsme, l'Islam et les autres religions
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Un messie souffrant qui n’est pas rédempteur ?

L'idée d'un messie "souffrant"

Des cercles qui, à l'instar de Yehoshua ben Lévi [après Jésus-Christ] vivaient l'espérance messianique avec intensité. Il était important pour eux de percer le secret de « la demeure voilée du Messie ».

Ils cherchèrent aussi à découvrir son nom, en particulier parce que les chrétiens donnaient au Messie un nom personnel.

 

Parmi les noms suggérés, d'une grande diversité, se trouve également la désignation de Huliya (le souffrant)[1], selon le verset : « Ce sont nos souffrances qu'il portait et nos maux dont il s'est chargé, et nous l'avons estimé atteint, frappé par Dieu et humilié. » (Is 53, 4).

 

L'idée d'un messie qui "souffre et disparaît"

R. Yohanan [après 70] donne une explication allégorique et messianique au verset de Rt 2, 14 qu'il commente ainsi :

« ... Et mange du pain - cela signifie le pain de la souveraineté ; ... et trempe ton morceau dans le vinaigre - c'est une allusion à la souffrance, selon les mots : Il a été blessé à cause de nos crimes. [...] Le dernier rédempteur sera comme le premier ; tout comme le premier rédempteur [Moïse] fut révélé et ensuite dissimulé aux yeux d'Israël [...] et combien de temps leur sera-t-il dissimulé ? ... Quarante-cinq jours. »[2]

L'intention est en l'occurrence de réaliser l'accomplissement du psaume 69, 22 : Pour ma soif ils m'ont abreuvé de vinaigre. La manifestation du Messie et son occultation pendant quarante-cinq jours est signalée par Daniel.

 

L'interprétation de l'allusion au vinaigre comme une référence aux souffrances du Messie nous rappelle Jn 19, 28-29 : « Afin que l'Ecriture fût accomplie, il dit : "J'ai soif". Or il se trouvait là un vase, rempli de vinaigre. On mit autour d'une branche d'hysope une éponge imbibée de vinaigre et on l'approcha de sa bouche. »

 

Est-ce le messie ou est-ce le mauvais penchant qui sera « tué » ?

Une baraïta babylonienne dit que « le Messie fils de Joseph a été tué »[3]. (La figure du Messie fils de Joseph a été utilisée pour affranchir l'image du Messie Fils de David des notions de souffrance, d'affliction, de mort).

Les sages n'hésitèrent plus alors à appliquer au Messie même un verset comme celui de Zacharie 12, 10 : « Ils porteront les yeux vers celui qu'ils ont transpercé, ils se lamenteront sur lui comme on se lamente sur un fils unique. »

 

Mais le Talmud de Babylone dit au sujet de ce même verset de Zacharie : « R. Dosa et les rabbins diffèrent sur ce point. L'un dit que [le deuil] était pour le Messie fils de Joseph, qui avait été tué ; l'autre maintient que c'était pour le mauvais penchant, qui avait été tué. ».

 

Quand l'idée d'une souffrance rédemptrice est absente :

Le Messie souffrant et affligé (« blessé à cause de nos crimes », tué ou contraint de disparaître) renferme un réel paradoxe, puisque son pouvoir de rédempteur s'en trouve amoindri.

Dans les sources juives amoraïques anciennes [début du III° siècle après J-C], il n'est dit nulle part, que les afflictions et les souffrances du Messie constituent en elles-mêmes une expiation et une rédemption, à la manière dont saint Paul l'écrivait (Rm 3, 23-25[5])

 

L'auteur de 4 Esdras (œuvre apocalyptique extra-biblique) nie même explicitement la possibilité de la repentance « par sauveur interposé ». Son opinion est sans ambiguïté :

 

« Car chacun portera pour sa part ses actes d'injustice ou de justice » (4 Esdras 7, 105). R. Simlaï interprète le verset de Is 53, 12 en l'appliquant au premier rédempteur, Moïse, de la façon suivante : « Car il s'est exposé à la mort... il s'est livré à la mort ; il a porté la faute de la multitude - il a expié la fabrication du Veau d'or ; et il a intercédé pour les transgresseurs - il a imploré afin que les transgresseurs d'Israël puisse faire retour »

(Talmud de Babylone Sota 14 a)

 

Certains sages ne croient pas en la grâce d'un rédempteur, mais ils croient dans le mérite d'Israël :

Observons ce commentaire juif sur Isaïe 61, 10.

« Comme l'époux qui se revêt de magnificence - cela nous enseigne que le Saint, béni-soit-il, revêtira enfin Ephraïm, notre Messie de Justice, avec un vêtement dont la splendeur s'étendra d'une extrémité à l'autre du monde...

Comme la fiancée qui se pare des ses atours - tout comme une fiancée n'est pas reçue sans ses ornements, ainsi l'assemblée d'Israël ne confond ses ennemis autrement que par ses mérites. »[6]

 

La première phrase fait référence à Dieu, l'époux, qui revêt son peuple de magnificence, mais il ne s'agit nullement de grâce ni de rédemption venant de Dieu.

La seconde phrase dit explicitement qu'Israël confond ses ennemis uniquement par ses propres mérites.

Pourtant, l'auteur[7] parle d'un messie personnel et fait de ses souffrances le thème central de son « Traité messianique ».

 

Dans cette logique, la destruction du mauvais penchant est uniquement une œuvre humaine :

Nous avons déjà évoqué le deuil de Zacharie  12, 10 : « Ils porteront les yeux vers celui qu'ils ont transpercé, ils se lamenteront sur lui comme on se lamente sur un fils unique. »

L'amora [Le sage du Talmud] explique les mots du deuil de Zacharie comme se rapportant à la destruction du « mauvais penchant ».

Le Talmud soulève à juste titre une objection à cette interprétation : Faudra-il qu'on prenne le deuil pour un tel événement ? On devra au contraire se réjouir ! Pourquoi alors devrait-on s'affliger ? La réponse indique que, dans cette perspective du Talmud, la destruction du mauvais penchant est uniquement une œuvre humaine :

« Dans le sens de l'interprétation de R. Yehudah b. Ile'aï : Au temps à venir, le Saint, béni soit-il, convoquera le mauvais penchant et le détruira en présence des justes et des méchants. Aux justes, il apparaîtra comme une montagne démesurée et aux méchants, comme un simple cheveu. Les deux groupes répandront des larmes, les justes en disant : Comment avons-nous été capables de vaincre cette montagne démesurée ! et les méchants en disant : Comment se fait-il que nous n'ayons pas été capables de venir à bout de ce simple cheveu !»

(Talmud de Babylone, Sukka 52 a)

 

Dans cette perspective, il n'y a nullement besoin d'un Sauveur, d'un Messie personnel.

Et nous mesurons combien avec un même Ancien Testament, à partir de la lecture des mêmes prophéties (ici, Isaïe 53, 12 et Zacharie 12, 10), juifs et chrétiens empruntent deux chemins spirituels très différents.

 

Jésus : « ils regarderont vers celui qu’ils ont transpercé » (Jn 19, 37)

Zacharie dans le texte hébreu dit :

« Ils regarderont vers moi qu’ils ont transpercé » (Za 12, 9-10).

Ce qui suggère que c’est Yahvé lui-même qui a été atteint en la personne de son porte parole.

 

L'évangéliste Jean ose appliquer ce verset au Christ, car le Christ est Dieu fait homme. Appliqué au Christ juste après sa mort en croix, Zacharie 12, 9-10 devient :

« Ils regarderont vers celui qu’ils ont transpercé » (Jn 19, 37).

Un seul soldat a donné le coup de lance. L’évangéliste pense à un pluriel : « ils regarderont… ils ont transpercé » : il pense à tous les hommes pécheurs. En effet, Jésus a dit :

« Quand je serai élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi. » (Jean 12, 32).

 


[1] Talmud de Babylone, Sanhédrin 18b

[2] Ruth Rabba v 14

[3] Talmud de Babylone, Sukka 52 a

[4] Targum Pseudo Jonathan

[5] « Tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu -- et ils sont justifiés par la faveur de sa grâce en vertu de la rédemption accomplie dans le Christ Jésus: Dieu l'a exposé, instrument de propitiation par son propre sang moyennant la foi »  (Romains 3, 23-25)

[6] Pesiqta rabbati 164a

[7] L'auteur appartient à une mouvance apocalyptique tardive de la fin de la domination byzantine sur la Terre d'Israël. Il réunit les personnes du Messie Fils de Joseph et du Messie fils de David en une seule figure, « Ephraïm, notre Messie de justice ».

 

Sources juives tirées de : E. Urbach, Les sages d'Israël, Cerf, Paris 1996 (Edition originale, Jérusalem 1979), p. 704-710


 

Françoise Breynaert

Extrait de :

F. Breynaert, Juifs et chrétiens, Une origine, deux chemins,

Editions du Paraclet, Brive 2010 (amazon.fr)

 

Jésus accomplit les prophéties de Isaïe 53, 12 et Zacharie 12, 10

Approfondir : Jésus-Christ est le Rédempteur (Ecriture)

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